Scabbard Samourai

Dire que Scabbard Samurai était attendu est un doux euphémisme. Après deux tentatives aussi réussies que Big Man Japan (2007) et Symbol (2009), il n’en fallu pas plus pour que les festivaliers et journalistes occidentaux fassent du réalisateur de ce film une figure incontournable du cinéma japonais actuel. Avec son humour à la fois corrosif et nonsensique, développant un sens de l’absurde particulièrement savoureux, Hitoshi Matsumoto a su intéresser le public local à un genre du cinéma japonais souvent délaissé dans nos contrées : la comédie. Car il faut l’avouer, le genre est presque méprisé par ici et même des figures aussi installées que Takeshi Kitano n’ont pas remporté l’adhésion avec des comédies comme Getting Any ? (1994) ou Glory to the Filmmaker! (2007). Comment expliquer alors l’intérêt soudain pour un humoriste japonais ?

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Nomi Kanjuro (Takaaki Nomi) est un rônin lâche qui sillonne les routes en compagnie de sa fille de neuf ans, Tae, (Sea Kumada) après avoir lâché le sabre en apprenant la mort de sa femme. Recherché, il est la proie de nombreux chasseurs de primes. Bientôt, le rônin se rend et est amené face à la justice qui le condamne à subir une punition assez particulière : pendant 30 jours, à raison d’une tentative par jour, il devra essayer de faire rire le fils du seigneur, au caractère impassible. En cas d’échec, Nomi devra se faire seppuku.

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Derrière un tel pitch, il semblait que Hitoshi Matsumoto préparait là un film moins conceptuel que ses deux précédents. Big Man Japan nous faisait suivre, sous la forme d’une fausse émission de télé, la vie d’un japonais à priori lambda capable de se transformer en géant afin de combattre les monstres. Symbol était pour sa part totalement loufoque et nous enfermait avec un homme dans une pièce close (façon Cube de Vincenzo Natali). Jusque là rien de véritablement improbable, sauf que des murs de cette pièce se mettaient à sortir des pénis d’anges, qui, lorsque l’on appuie dessus, font apparaître un objet bien spécifique. À partir de cette idée, le réalisateur construisait chaque scène comme un casse-tête semblable à un niveau de jeu vidéo, dont il fallait venir à bout pour passer au suivant. Nonsensique et métaphysique sur la fin, le réalisateur livrait donc un véritable ovni cinématographique. À priori, le synopsis de Scabbard Samurai semblait plus terre à terre, plaçant le film d’avantage dans l’imagerie du chambara. Imagerie seulement, puisque l’on ne peut pas véritablement dire qu’il en soit un au sens le plus noble du terme. Car comme nous allons le voir, il s’agit bel et bien d’une comédie.

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Difficile de parler du style du réalisateur sans évoquer son passé à la télévision. À l’instar de Takeshi Kitano, Hitoshi Matsumoto a fait partie d’un owarai kombi, c’est à dire un duo comique télévisé, aux côté de Masatoshi Hamada, avec qui il formait le duo Downtown. L’humour des deux lurons reposait tout autant sur leurs blagues que sur les grimaces, conférant une touche burlesque, virant parfois au grotesque. De la même manière, Matsumoto utilise son personnage, Nomi Kanjuro, pour enchaîner les scènes les plus loufoques. Les 30 tentatives afin de faire rire l’enfant maussade, vont transformer le film en une succession de sketchs, souvent débiles mais toujours très drôles.

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Redoublant d’inventivité à l’annonce de sa mort, le samouraï met au point les idées les plus farfelues pour parvenir à faire rire l’enfant : Le premier jour, Nomi se pointe avec des oranges sur les yeux et sur la bouche. Le deuxième jour, il aspire une nouille par le nez. Le troisième jour, il tente une danse du ventre en ayant dessiné sur son corps… Ce ne sont là que quelques idées parmi les presque trente tentatives qui nous seront montrées. Citons entre autres un combat de sumo tout seul, un poisson rouge à avaler et à vomir ou encore un vol façon homme canon. Au travers de cette succession de scénettes humoristiques à l’humour plus ou moins réussi, Hitoshi Matsumoto livre une brillante mise en abime du métier de comique. Le réalisateur, tout comme son personnage, cherche à faire rire son public. Quant à la finalité ? Ca passe ou ça casse. Le réalisateur évite également de donner une teinte trop réaliste à son film, décrivant un Japon féodale assez graphique. Il suffit de voir les trois hors-la-loi pour s’en convaincre. Inspiré des archétypes du film de genre, ils se nomment Shamisen no Oryuu (Ryo) qui ne manque pas d’évoquer la pivoine rouge incarnée par Junko Fuji, Nicho Tanjyu no Pakyun (Rolly) un pistolero androgyne au look manga, ou encore Katsusatsushi Gori Gori (Zennosuke Fukkin) sorte de Spiderman étrangleur fou.

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Il est tout à fait fascinant de voir avec quelle aisance Matsumoto maîtrise le rythme de son film. Suivant une structure somme toute assez répétitive, faisant se succéder les séquences de gags avec les temps de pause où Nomi retourne au cachot, le réalisateur construit de cette manière un film d’une grande sensibilité où la mélancolie alterne avec le rire. Matsumoto parvient à susciter l’empathie pour son samouraï vieillissant, même si celui-ci ne place pas plus de trois phrases dans tout le film. Il convient à ce propos de saluer la performance de Takaaki Nomi, acteur non professionnel que Matsumoto rencontra sur l’un de ses plateaux. Avec son regard vide, un brin pathétique et un caractère assez lâche, le réalisateur parvient malgré tout à nous identifier au personnage en nous posant les mêmes questions qui se posent à lui. On se retrouve alors à se prendre d’affection pour ce père qui tente de vivre pour sa fille. Sea Kumada est aussi très juste dans son rôle d’enfant combative qui déplore les choix de son père. Dès lors, les scènes d’humour se retrouvent chargées d’un sens particulièrement amer et la dernière tentative parvient à toucher le spectateur en plein cœur au lieu de jouer d’un quelconque suspense.

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Pour conclure, on s’étonnera peu qu’un film comme Scabbard Samurai puisse toucher un public occidental. Avec une forme d’humour certes très japonais, mais accessible à tous (nous sommes très loin des jeux de mots d’un Stephen Chow épurant les films de la moitié de leur humour pour qui ne comprend pas la langue), Matsumoto livre un film efficace et sincère, empreint d’une grande sensibilité. Assurément un artiste qui gagne à être connu.

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Anel